Le jeu de la séduction et de la mort – 4

Chapitre 3

Maylis entendit un miaulement dans son rêve avant d’ouvrir les yeux et de comprendre qu’une bête à poils avait réellement fait une intrusion dans sa chambre. Comme son sommeil avait été léger, elle n’eut pas de peine à en émerger et à sentir un effleurement sur la peau de sa hanche. Un nouveau miaulement retentit. Dans le silence de la nuit, Maylis eut l’impression d’en avoir les oreilles vrillées. Se redressant brusquement, elle vit un pelage noir et blanc et tenta de mettre la main dessus comme pour essayer de calmer un bébé en train de pleurer.

Elle avait eu un chat quand elle était enfant. Maintenant qu’elle était dépourvue de logement, il était plus difficile d’avoir un tel animal. Aussi ne fut-elle pas du tout fâchée par cette visite. Dès qu’elle arriva à saisir l’animal, elle le serra contre sa poitrine, appréciant la chaleur de son pelage. Les températures nocturnes restaient élevées quoique supportables. C’était le meilleur moment pour s’échanger des caresses mais, à trois heures du matin, la plupart des gens dormaient, vaincus par la fatigue.

Maylis devina que le chat réclamait à manger. Elle se leva pour se diriger vers un réduit qui avait autrefois servi de cuisine et qui comportait encore une plaque électrique hors d’usage. Kilian y entreposait les rations de nourriture offerte par l’État et des biscuits qu’il avait achetés. Il y avait aussi quelques fruits. La viande était devenue très rare au cours du vingtième siècle. On avait promu les produits végétaux puis la nourriture à base d’insectes. Les famines qui avaient ravagé l’humanité avaient rendu cette dernière obligatoire. Les pays les plus vulnérables avaient perdu plus de la moitié de leur population. À présent, le risque d’assister à de telles tragédies était écarté, mais pour les chats, rien n’avait été prévu.

Il faut trouver du lait, se dit Maylis avec un sentiment d’urgence vitale.

Elle revint vers son lit, où elle regarda Kilian allongé nu, le pénis sur son ventre. Elle le contempla un moment, à la simple lumière de la lune et de la ville, tandis que le chat ronronnait dans ses bras, puis elle se dirigea vers la porte laissée entrouverte afin de permettre la circulation de l’air. Quand on fermait une porte d’appartement, ce n’était jamais pour se protéger des voleurs puisqu’il n’en existait pas. Sans penser à s’habiller, Maylis sortit dans la cage d’escalier et descendit à l’étage inférieur où habitait une femme qui vivait en vendant un plat dont elle gardait le secret.

On pouvait entrer librement chez elle. Quand la jeune fille franchit le seuil, le plancher émit un grincement tenant lieu de sonnerie, mais personne ne broncha. Un léger ronflement masculin s’entendait. Maylis s’aventura jusque dans la cuisine, dont elle ouvrit le réfrigérateur. Elle n’avait pas l’intention de commettre un vol, mais seulement un emprunt. Ne trouvant pas ce qu’elle voulait, elle rebroussa chemin et quitta l’appartement, fâchée de n’avoir pas pu trouver quelque chose à mettre sous la langue de son visiteur.

Ses pas l’amenèrent jusqu’au rez-de-chaussée. Elle eut envie de s’asseoir sur le seuil de sa maison, vit que la place était déjà prise, hésita puis s’y rendit quand même. L’homme qui s’y trouvait était un voisin du dessus dont le prénom était Axel. Il avait dépassé les quarante ans et vivait avec sa mère ainsi qu’avec des compagnes occasionnelles.

Le jeu de la séduction et de la mort

Maylis s’assit à côté de lui.

« Tiens, toi non plus, tu ne dors pas ? fit-il.

— Ce matou m’a réveillé.

— Pourquoi est-ce que tu le tiens comme ça ? Tu veux lui donner le sein ?

— J’aimerais bien. »

Ils avaient tous les deux posé les pieds sur le trottoir, lavé deux jours consécutifs par des pluies d’orages, et regardaient les façades des maisons, dont les fenêtres ouvertes étaient autant d’ouvertures béantes sur l’intimité des gens. Axel était nu comme presque tout le monde durant les nuits d’été.

« Tiens, c’est mon nouveau cocktail, dit Axel en tendant à Maylis une bouteille en verre. Du sirop avec trois gouttes d’alcool.

— Merci. »

La jeune fille prit la bouteille pour la boire au goulot. Installé sur ses genoux, le chat la regarda faire, ses grandes prunelles noires levées vers elle. Il n’arrêtait pas de ronronner.

Ils n’étaient pas les seuls à ne pas dormir. Une mélodie languide s’échappait de l’une de ces fenêtres.

« Du piano… murmura Maylis. J’ai toujours rêvé d’en jouer.

— Qu’est-ce qui t’en a empêché ?

— Mes parents voulaient me payer des leçons. Ils n’ont pas pu le faire.

— Une fille comme toi peut tout s’offrir. Si tu fais le nécessaire, tu te trouveras dès demain un professeur de piano qui te donnera des cours gratuits. »

Axel fit courir sa main gauche sur la cuisse de Maylis, qui ne refusa pas cette familiarité audacieuse. Leurs jambes se touchèrent.

« Et peut-être un jour, tu pourras gagner un peu d’argent en donnant des concerts, ajouta-t-il.

— C’était ce que je voulais faire, mais pas pour gagner ma vie. Je n’ai jamais pensé que j’y arriverais.

— Il ne faut pas être si pessimiste !

— Non, mais ce que je veux dire, c’est qu’on peut faire des tas de choses passionnantes sans forcément courir après l’argent.

— Il y a des associations culturelles, si tu veux.

— Moi, je me verrais vraiment bien jouer du piano devant un public. »

Elle ne précisa pas que son rêve se réaliserait si sa candidature au Jeu du sexe et de la mort était acceptée. Elle l’avait envoyée dans l’après-midi, poussée par Kilian et une amie de celui-ci, malgré son scepticisme. Une réponse positive lui semblait extrêmement improbable.

Après avoir avalé encore quelques gorgées du cocktail, elle rendit la bouteille à Axel. Il effectua une énumération des moyens de réaliser son rêve. Malgré elle, elle s’imagina faire fortune au jeu, acheter un piano à queue, puis une maison pour le mettre dedans, puis des leçons privées. Il ne lui resterait plus ensuite qu’à faire preuve de son talent.

« Puisque tu aimes la musique, pourquoi tu ne chantes pas ? proposa Axel. Ça ne coûte rien mais je ne t’ai jamais entendue.

— Je n’ai pas une belle voix.

— Mais si !

— Arrête de m’envoyer des fleurs. Ce n’est pas comme ça que tu arriveras à me mettre dans ton lit.

— Je n’en ai pas l’intention ! Je te considère comme ma fille. »

Néanmoins, Maylis voyait bien qu’Axel était en érection. Comme il la serrait contre lui, c’était inévitable.

« Allez, chante-moi quelque chose ! insista-t-il. Tu sais très bien le faire. »

Maylis fut obligée de lui obéir. Le son du piano s’était tu et seul un bruissement lointain pouvait être perçu, si vague qu’on se demandait si ce n’était pas celui des étoiles. La jeune fille réfléchit à ce qu’elle pouvait chanter, puis elle fredonna un tube du moment. Axel l’écouta avec ravissement, mais elle s’arrêta quand le chat quitta brusquement ses genoux pour courir après une proie qui échappait aux regards des humains.

Le jeu de la séduction et de la mort

« C’est bien », dit Axel en lui insérant une main entre les cuisses, trop heureux de pouvoir enfin tenir dans ses bras cette jeune femme qu’il avait tant lorgnée.

« Il faudrait que tu t’entraînes, ajouta-t-il. Tu pourrais faire fureur.

— Ne t’emballe pas ! Je n’ai pas l’intention de devenir célèbre, et puis je crois que je ne suis pas faite pour ça.

— Tu es déjà la plus belle fille du quartier.

— Ce n’est pas ce que j’appelle de la célébrité.

— Oui, tu mérites plus.

— Ça ne me rapporte rien d’autre que de la drague. »

Maylis regarda la main aventureuse d’Axel, qui s’approchait du bas de son ventre.

« J’ai de quoi te payer, dit-il d’une voix rauque.

— Ce n’est pas la peine. Tu viens de le faire.

— Ah bon ?

— Oui, tu m’as payée en liquide. »

Comme Axel ne comprit pas ce qu’elle voulait dire, elle désigna la bouteille.

« Mon cocktail contre un rapport sexuel ? dit-il. Ça marche. Tu peux tout boire.

— Non, je plaisante. Je suis une femme fidèle.

— Fidèle à Kilian ? Ce mec ne vaut pas une prune. Tu n’es quand même pas amoureuse de lui ?

— Qu’est-ce que tu en sais ?

— J’ai bien vu que quand tu te fais draguer, ça n’a pas l’air de te déranger.

— J’avoue. Il faut que je rencontre pas mal d’hommes pour en trouver un qui me plaît. Pour le moment, j’ai été plutôt déçue.

— Pourquoi pas moi ?

— Quoi ? Tu veux coucher avec ta fille ? Cochon !

— Non, oublie ça… Je voulais juste dire que je t’aime beaucoup. »

Maylis n’envisageait pas de quitter l’appartement de Kilian pour monter à l’étage supérieur. Ce serait une progression trop faible. Vivre avec un homme beaucoup plus âgé qu’elle n’était pas une possibilité à exclure, mais il fallait qu’elle soit vraiment séduite. Elle trouvait Axel physiquement convenable sans arriver à voir en lui l’homme de sa vie.

Elle n’avait en réalité pas du tout été fidèle à Kilian et le jeune homme le savait. Mais vu les mœurs sexuelles de l’époque, son activité extra-conjugale était considérée comme faible.

« D’accord, dit-elle. Prends-moi ici. Mais je termine la bouteille. »

Elle en remit le goulot à ses lèvres. Ayant obtenu l’autorisation qu’il attendait, Axel mit une main sur son épaule et l’autre sur ses seins, dont il palpa le galbe et titilla les aréoles. Maylis le regardait sans tourner la tête, les yeux braqués à droite. Elle avalait la boisson avec lenteur et trouva que la situation avait un parfum érotique. Quand elle éloigna le goulot de sa bouche, elle laissa échapper un peu de boisson, qui s’écoula entre ses seins et prit la direction de son entrejambe. Axel fut surpris puis charmé par cette coquinerie. Il mit sa main dans l’antre chaud de Maylis, la trouva déjà entrouverte et décela une humidité dont il voulut connaître l’origine. Pour cela, il porta les doigts à ses lèvres. Il y retrouva le goût de son cocktail, mais une saveur corporelle s’y était ajoutée.

Le jeu de la séduction et de la mort

Maylis avait maintenant les genoux largement ouverts, si bien qu’elle effectuait un exhibitionnisme sans témoins : elle était toujours assise sur le seuil de sa maison, foulé au cours de la journée par des dizaines de personnes, et tournée vers la rue. Des fenêtres d’en face, il était possible d’entrevoir sa vulve. Mais elle se leva pour exposer son dos à la rue et son entrejambe à la vue d’Axel.

« Ça te dit, de me lécher ? » dit-elle.

Il accepta bien volontiers de le faire. Elle écarta les pieds pour l’aider à introduire le bout de sa langue dans son intimité. Il effectua ce long baiser en pétrissant avec avidité la chair de ses fesses. Sa salive se mêla à la mouille qui suintait du sexe de Maylis avec une abondance de plus en plus grande. Chaque passage de la langue sur son clitoris engendrait une décharge dans le corps de celle-ci.

Elle se tourna de nouveau vers la rue, les mains posées sur l’un des montants de la porte, et se cambra de manière à inviter Axel. Après s’être placé derrière elle, celui-ci poussa avec délectation son phallus dans le corps de la jeune fille, dont l’orifice paraissait exigu mais s’avéra extrêmement glissant. Bien inséré dans le fourreau juteux, Axel œuvra de manière à graver pour toujours ce moment dans sa mémoire. Il avait assez vécu pour connaître de nombreuses femmes, mais à mesure qu’il prenait de l’âge, les jeunes beautés lui devenaient de plus en plus inaccessibles.

Ce fut bref. Il essaya de retarder l’explosion libératrice, puis dut se résoudre à la laisser venir. Maylis put sentir le déferlement de sperme au fond de son vagin. Son amant resta un moment en elle et retira une queue déjà bien ramollie, au bout de laquelle goûtait une substance translucide.

La jeune fille, qui n’avait pas connu d’orgasme mais avait tout de même apprécié ce coït, se retourna en souriant.

« On remettra ça à l’occasion ? » fit-elle.

Axel en resta coi.

« Il faut boire la coupe jusqu’à la lie, expliqua-t-elle. Maintenant, je vais me promener. Ça m’aidera à retrouver le sommeil. »

Elle partit dans la rue, laissant son amant d’une nuit dans le vestibule.

Il lui fallait avoir de l’intrépidité pour partir dans une telle aventure, mais le bref moment de plaisir qu’elle s’était octroyé avec Axel lui avait donné des ailes. Elle ressentit même des frissons à s’exposer nue devant ces fenêtres vides, qui prolongeaient les sensations créées par les caresses d’Axel. Elle dut s’arrêter un moment pour essuyer d’une main les coulures épaisses de son sexe.

On le répétait sans cesse : la surveillance généralisée avait permis d’instaurer une sécurité jamais vue jusque-là. Durant sa promenade, Maylis ne rencontra qu’un seul homme, dont la démarche vacillante montra qu’il avait abusé de l’alcool. Il s’approcha d’elle pour lui demander si elle était disponible. Il n’insista pas quand elle lui répondit que non. Cette surveillance était une conséquence des tragédies que la surpopulation et la modification du climat avaient provoquées. Le monde avait été ravagé pendant des décennies par des guerres et des famines. En France, une dictature militaire avait réussi à rétablir l’ordre en imposant la montre connectée à toute la population – et grâce à des emprisonnements et des exécutions massives. Maintenant, il n’y avait plus personne pour remettre en cause cette surveillance, mais si l’ordre puis la démocratie étaient revenus, personne n’avait trouvé le moyen de résorber la pauvreté. L’utilisation des ordinateurs et des robots, qui avaient atteint un haut degré de perfectionnement, rendait les êtres humains inutiles dans bien des domaines.

Ces vieilles maisons n’avaient pas été conçues pour préserver ses habitants de la chaleur. Même quand on ouvrait toutes les fenêtres au cœur de la nuit, on continuait à y transpirer, c’est pourquoi Maylis poursuivait sa marche au hasard, dans ces ruelles qu’elle ne connaissait pas encore très bien, sous l’éclairage modéré des lampadaires.

Sa montre sonna.

Maylis la regarda et comprit que sa candidature au Jeu du sexe et de la mort avait été acceptée dès qu’elle vit le nom d’Eumédia. L’audition du message ne lui en fournit qu’une confirmation. Son accouplement sur le seuil d’une porte et sa promenade l’avaient sûrement aidée, car on prenait des filles qui n’avaient pas froid aux yeux.

Elle ressentit en même temps de la peur et de la joie. Si elle était perdante, elle mourrait dans peut-être une semaine, mais si elle gagnait, tous ses rêves seraient réalisés.

Malgré cette terrible incertitude, il n’était pas question de renoncer à sa participation.

Elle resta un instant immobile, debout sur la chaussée, avec une étrange impression de solitude. Elle devait trouver une personne à qui parler de cette nouvelle, mais il fallait attendre le point du jour.

Lentement, elle commença à revenir vers l’appartement de Kilian.

Laisser un commentaire